david michael clarke
quelquechose a dû se passer, et vite
Ce texte fut publié pour l'inauguration da la première exposition de l'association des artistes nantais 'international boutique'. Le groupe a fait trois ou quatre expositions ensemble en France, Italie et Denmark avant la rupture inevitable.
Des colloques. Nous sommes tous passés par là. Et nous nous y sommes tous ennuyés ferme. Parfois ils s'étalent sur une semaine entière. Avec un peu de chance, un conférencier sur dix captera ton imagination. Parfois nous nous sommes ennuyés à mort. T'es assis là dans l'auditorium, essayant désespérément de porter ton attention sur quelqu'un (qui est sans doute un rédacteur raisonnablement compétent mais, quoi qu'il en soit, un orateur minable) et tout ce que tu peux faire c'est d'être posé là, dévisageant le public alentour, tentant d'identifier toutes les personnes à qui tu veux parler à la pause-café, et t'efforçant en vain d'arrêter de penser que chaque intervenant dépasse son temps de parole et que t'auras sans doute plus qu'une demi-heure pour avaler quelque chose.
Les déjeuners des colloques sont soit inclus dans le programme, soit pas. S'ils sont inclus, tu reçois ces gommettes de différentes couleurs correspondant à la somme que tu as versée pour ton billet [et donc au nombre de repas auquel tu peux prétendre] collées sur ton badge d'identité. à l'instant où le dernier orateur conclut, tu tentes de te ruer vers la porte, mais une centaine de personnes sont déjà là à te bloquer le passage, commençant à former une queue qui s'étirera jusqu'au réfectoire. Quand tu passes enfin la porte, tu vois toutes ces personnes avec qui tu espérais entrer en contact qui se tiennent en tête de file. Elles sont toujours faciles à repérer sous leur multitude de gommettes gastronomiques. Les commissaires d'expos des kunsthalles ont toujours un véritable arc-en-ciel de gommettes et ils les portent de façon toute similaire à la façon dont un général de corps d'armée arbore ses médailles. Le temps que tu te trouves là avec ton plateau-repas, leur table est déjà pleine et te voilà contraint de prendre la seule place encore libre, qui - ô surprise! - est adjacente à celle du rédacteur en chef de Marxism Monthly. Peu importe, tous ces échanges en profondeur que tu espérais avoir disparaissent comme le soleil derrière un nuage.
Dans l'autre scénario, les repas ne sont pas compris, et tous de se rassembler devant la porte d'entrée pour fumer une clope rapidos avant de filer pour découvrir un petit resto "authentique". Il n'y a pas une minute pour découvrir de nouvelles têtes donc tu te retrouves toujours avec les gens que tu connais déjà, et tu jettes un œil à travers quelques devantures et tu scrutes quelques menus, mais il faut toujours que t'ailles voir plus loin à cause du tarif pratiqué. Finalement une ou deux choses se passent. Ou tu atterris quelque part sympa, mais es horrifié par la note, ou bien tu arrives dans un endroit qui a l'air chouette, mais la cuisine est dégueulasse. Et qu'importe, les échanges en profondeur sont à nouveau mis au rancart car tu dois passer tout ce temps à mettre tes vieux potes au courant des changements survenus dans ton existence depuis l'année dernière.
Mais peu importe, un déjeuner pressé, une petite indigestion, et tel l'agneau à l'abattoir, te voilà de retour à l'auditorium pour grosso modo la même chose, seulement un tantinet plus fatigué car tu n'as pas eu le temps pour un café. Et une fois de plus tu te retrouves assis là, fixant toutes ces personnes que tu n'as pas rencontrées au cours du déjeuner, et espérant que tu pourras au moins papoter trente secondes au bar ce soir-là. Mais au bar, se passe-t-il la moindre chose en profondeur? Y a-t-il le moindre quidam pour parler d'idées nouvelles? Tu parles, Charles. Personne ne parle d'idées nouvelles car chacun veut se les garder pour lui-même. Ils veulent tous être le premier. La seule chose dont ils parlent c'est de ce que chacun a déjà fait l'an passé. Certains projets ont l'air très impressionnants, tandis que des curators sur-subventionnés distribuent des catalogues en papier glacé et des CD-Roms. Mais nul n'est nouveau. Tu as déjà tout vu dans les pages de Flashart et Frieze.
Où alors peux-tu trouver cette vibrante énergie, ce dialogue intense qui génère les idées nouvelles? Où est l'étincelle qui enflamme l'essence qui propulse la conduite? Où est l'avant-garde du développement nouveau? Où sont les règles brisées? Pas dans les forums organisés, moi j'te l'dis.
À Nantes, pendant l'automne 1999, un groupe d'artistes commença à se réunir de façon régulière. Ce n'était pas organisé, mais en même temps, ça ne s'est pas passé par hasard. Vernissage après vernissage. Bière après vin. Bar après restaurant. Boîte après bar... Et dans les vapeurs alcoolisées, de nouvelles amitiés virent le jour. Et les amitiés étaient - et sont toujours - formidables, la question n'est pas là, mais d'une manière ou d'une autre elles ne suffisaient pas. Ces artistes voulaient partager plus que ces conversations, incroyablement soulographiques, mais aussi révélatrices de vérités cachées que l'on regrettera d'avoir oublié le lendemain. Ils voulaient partager la chose qu'ironiquement, ils partageaient déjà - l'art. Aussi une nuit s'arrangèrent-ils pour se retrouver ailleurs qu'au café, et pour parler de leur "bizness" pour un moment. Photos, vidéos, croquis - tout et le reste fut offert à la ronde et discuté. Des histoires furent racontées et des explications données - le vrai dialogue avait commencé. Et puis bien sûr, ils retournèrent au café. Mais tout ça baignait, alors ils se réunirent à nouveau, encore, et encore. Et après quelques mois à jeter des idées en l'air, une attitude commune commença à émerger. Quelque chose d'électrique était en train de se passer. L'énergie rebondissait d'un mur à l'autre. Quelque chose devait se produire, et vite. L'énergie avait besoin d'une soupape. "International Boutique" était née.
Mais dès qu'un projet vient de naître, ses critiques vagissent illico. Pourquoi ces artistes se rassemblent-ils? Pourquoi veulent-ils travailler à un projet sans commissaire d'expo? Pourquoi ne veulent-ils pas collaborer avec les galeries et les institutions? Qu'est-ce qu'ils croient accomplir?
Laisse-moi te livrer un autre scénario. Un groupe de gosses s'ennuie. Ils se remuent pour trouver quelque chose à faire. Ils décident de récupérer des guitares et de balancer deux trois riffs dans le garage de leurs parents. Bientôt ils ont écrit une poignée de chansons et trouvent un concert dans l'arrière-salle de leur pub de quartier. La minute suivante ils passent partout en ville et avant que tu ne réalises ils sont au top des ventes. C'est quoi ce plan? C'est rien. C'est juste comme ça que les choses se passent. C'est comme ça que la culture pousse. Ils ne demandent pas la permission à leur prof de musique. Ils se fichent de ce qu'il ou elle pense. Ils veulent juste faire de la musique. écoute, tu crois vraiment que les Clash ont attendu l'autorisation du BBC Symphony Orchestra pour jouer ensemble? Ou que les Sex Pistols sollicitèrent une bénédiction royale avant de chanter "God Save The Queen"? Et puis l'autre truc c'est que bien que ces gosses étaient punks, ils étaient plus intégrés qu'isolés. Ils n'ont jamais tourné le dos à l'industrie du disque. Au lieu de ça ils apprirent à l'utiliser. Et plus encore, ils apprirent à l'utiliser selon leurs termes. Que s'est-il passé ensuite? Eh bien le monde s'est levé et a écouté.
Et International Boutique n'est donc pas une nouvelle idée. C'est vraiment juste la même. Un groupe d'artistes qui se réunit pour voir ce qui se passerait. Bon, d'accord, les choses ont évolué un peu - ils vont faire des expos à la dynamite ensemble et courir le vaste monde, mais ne nous emballons pas - c'est pas exactement une révolution. Ils ne se sont jamais positionnés à l'extérieur. Ils n'ont jamais dit qu'ils ne voulaient pas travailler avec des galeries et des musées, loin de là. En fait, le contraire est vrai. C'est juste qu'ils ne vont pas sauter d'un pied sur l'autre à attendre que les institutions viennent à eux. La vie est trop courte. Ils n'ont pas de temps à ça. Ils sont un groupe d'artistes. Ils veulent faire de l'art.
David Michael Clarke [traduction: Tanitoc]
International Boutique ont été: Saadane Afif [France], Virginie Barre [France], Davide Bertocchi [Italy], Mircea Cantor [Romania], David Michael Clarke [Scotland], Esra Ersen [Turkey], Hsia-Fei Chang [Taiwan], Dettie Flynn [Ireland], Anabelle Hulaut [France], Sabine Jamme [France], Guillaume Janot [France], Ines Pais [Portugal], Bruno Peinado [France], Abraham Poincheval [France], Anne de Sterk [France], Laurent Tixador [France]