david michael clarke

entretien [par e-mail] avec robert fleck

publié dans le catalogue de l'exposition "non", FRAC pays de la loire, 2002


David Michael Clarke: Ce matin nous avons parlé un petit peu de Situation Idéale. C'est une pièce qui fait référence à Gina Pane. Sa pièce à elle a été réalisée en 1969, l'année de ma naissance. La sienne s'appelle Situation idéale : terre-artiste-ciel. C'est un autoportrait de l'artiste seule dans un champ. Mais je suis convaincu qu'elle n'était pas seule. En 1969, il n'y avait pas beaucoup d'appareils photo télécommandés. Et même pendant l'année érotique je ne pense pas qu'elle ait couru à travers un champ après avoir déclenché le retardateur. à mon avis il y avait un[e] amant[e] avec elle.

situation idéale : terre - artiste & copine - ciel [après gina pane]

2001 | photographie en couleur contrecollée sur dibond | 50 x 75 cm

Robert Fleck: Ton travail a beaucoup d'humour, de clairvoyance et d'autodérision. C'est du moins la première chose à laquelle je pense avec tes travaux récents. Dans le "faux" Gina Pane, il est important qu'on pense immédiatement, sans hésitation, à cette photo-performance de Gina Pane. Contrairement à beaucoup d'autres œuvres de Gina Pane, elle a fait ici une image générique, mais en même temps discrète, et tu utilises ces deux aspects à la fois. La référence immédiate, qui n'est donc pas littéraire, fait que cela est très fort. Je possède d'ailleurs une photo presque semblable de Gina Pane, qui se trouve accrochée dans mes archives au-dessus de la table de travail. Oui, Gina Pane fut l'une des rares artistes de l'installation et de la performance qui ont entièrement intégré la photographie, ou plus précisément la documentation photographique, dans leur dispositif, dans leur travail. Pane fut très consciente du rôle et de l'importance de la documentation photographique pour l'art de l'installation et de la performance. Ces photos sont donc entièrement dirigées par elle. Oui, c'est avec une autre personne. Pane engage, forme et dirige la photographe. Entre les deux, il y a en plus une histoire d'amour, une histoire érotique, qui correspond à l'esthétique homosexuelle que Gina Pane a mise en œuvre sans en parler. C'est là que ta transformation intervient. Tu fais en quelque sorte entrer l'autre personne, la photographe de chez Gina Pane, dans le champ de la photographie et de l'image, et du coup cela devient hétérosexuel. On voit deux artistes. Et cela donne un autre aspect amoureux, on voit deux artistes amoureux. Toute une partie de ton travail tourne autour de cela. Quelles étaient les circonstances exactes de cette photo ? Ou est-elle prise ? Tu pensais à quoi, en la faisant ?

Autre aspect : nous sommes ici en train de discuter en français par e-mail, mais le français n'est la langue maternelle ni de l'un, ni de l'autre. C'est tout de même paradoxal, ce pouvoir d'attraction du milieu de vie français qui fait apparaître comme naturel que des gens s'expriment en français, sans très bien maîtriser la langue.

DMC: J'aimerais bien me rappeler quand et comment j'ai eu l'idée de pièce. Je note souvent mes idées mais rarement les raisons pour lesquelles elles existent. Après avoir eu l'idée, ce n'était pas évident de la réaliser. La première fois, j'ai cherché un champ labouré avec un horizon sans aucun arbre ou haie qui vienne rompre la simplicité. évidemment il fallait qu'il fasse beau, mais aussi prendre en compte la disponibilité d'Anabelle, ainsi que celle d'un[e] ami[e] pour prendre la photo. [Si ce processus est repris par d'autres artistes, on risque de reproduire la pochette de l'album des Beatles 'Sergeant Pepper's']

La première journée de recherche s'est passée avec la mère et le frère d'Anabelle dans le Val de Saire en Normandie, mais sans succès. Lors de la deuxième sortie, nous avons cherché dans le pays sud-ouest de Nantes. Cette fois nous étions accompagnés par Emmanuelle Cherel et on a cherché pendant des heures et des heures mais encore sans trouver. La troisième fois c'était avec Abraham Poincheval à l'est de Nantes en direction d'Angers. On a finalement trouvé la 'situation idéale' près d'Ancenis, mais Abraham a raté la photo. On est alors retourné la semaine d'après avec un autre ami, Gaby Thibault, et cette fois l'horizon était bien droit.

Je viens de découvrir le travail de Gina Pane, parce que malgré une carrière internationale, elle reste très peu connue Outre-Manche. J'ai fait une conférence à l'école des beaux-arts du Mans, là où elle était enseignante, et, comme cadeau, ils m'ont donné sa monographie. J'ai été tout de suite captivé par le travail qu'elle a fait à la fin des années soixante, au tout début de sa carrière, spécialement cette photo-là. On peut vraiment sentir qu'elle venait de découvrir une nouvelle démarche. C'est un événement très fort. C'est une photo très forte. Et c'est même encore plus aigü parce qu'avec ce genre d'œuvre clef [qui marque le changement d'une idée vers une autre] on sent vraiment l'angoisse et l'insécurité de l'artiste mélangés au courage et à la confiance nécessaires pour franchir un tel premier pas. Dans des moments comme ça, l'artiste n'est pas loin de ressembler à un jeune amoureux en train de demander à sa 'désirée' de sortir avec lui pour la première fois. Le moment est à la fois parfait et lourd de difficultés et de problèmes. Il y a quelque chose de merveilleux et quelque chose qui ne va pas. C'est probablement pour cela que les œuvres telles que celles-ci sont si attirantes.

RF: Il ne faut pas aller trop loin dans cette comparaison avec Gina Pane, mais elle peut éclairer une chose assez frappante dans ton travail. J'avais cette impression dès notre première rencontre, lors du jury de recrutement du cycle Post-Diplôme international de l'ERBAN. C'est que tout ton travail artistique, dès le départ et sans une exception jusqu'à aujourd'hui, est un travail qui scrute tes sentiments mais d'une manière non-psychologique. Tes impressions et tes réactions face au monde contemporain et face à l'évolution de notre environnement quotidien, ou de notre manière de vivre etc., mais surtout tu fais cela sans aucun a priori formel ou matériel, dans une indétermination entière et revendiquée. La forme et les matériaux utilisés peuvent entièrement changer d'un travail à l'autre. Et tes œuvres ne sont pas non plus des traités sociologiques, ou des allégories, ou des argumentations politiquement correctes, très répandues par ailleurs dans ta génération ;il s'agit de propositions symboliques volontairement de "petite forme" comme un court arrêt dans le temps, une halte où l'on se dit : je vais brièvement vivre le temps hors le temps, à l'envers. Tu crées des petits moments poétiques comme cela, et c'est cela qui crée le rapprochement avec Gina Pane, sans le symbolisme affirmé de cette artiste.

chaque artiste rêve d'une réussite absolue, parfois les rêves deviennent réalité

2001 | objet trouvé | 15 x 5 cm

parfois il faut échapper le milieu d'art

2002 | objet trouvé | 80 x 50 cm

DMC: C'est vrai que je suis intéressé par un moment très spécial, presque magique et souvent l'intensité est créée par une juxtaposition bizarre ou plutôt un décalage. à Glasgow, j'ai été marqué par deux choses : la première était un art très conceptuel et pur, "L'art est l'art en tant qu'art" d'Ad Reinhardt... Les tautologies qui prolifèrent autour de ce sujet sont enivrantes. Je les adore ! Mais en même temps je les trouve troublantes. Il y a quelque chose qui ne va pas au niveau de la séparation entre l'art et la vie.

L'autre chose est une question de contexte. à Glasgow School of Art, il y a un département qui s'appelle "Environmental Art", et sa devise est : "le contexte est la moitié de l'œuvre." Pour moi le contexte de mes œuvres est plus ou moins le contexte dans lequel je vis et le contexte dans lequel je vis comprend ma vie personnelle et ma vie publique. En bref si la moitié de l'œuvre est le contexte, et si le contexte et la vie sont la même chose alors la vie fait la moitié de l'art. Je crois que c'est pour cette raison-là que je m'intéresse beaucoup à l'art qui 'ré-investit' la vie ; par exemple mon rasoir à la Mondrian ou un autre ready-made que tu n'as pas vu encore. C'est une chemise de cycliste aussi à la Mondrian. J'ai pensé à toi quand j'ai créé le titre. Elle s'appelle : "Parfois on doit s'échapper du milieu artistique". C'est impossible !

RF: Ton travail me semble donc fondé sur un principe de créativité, et non pas sur une fixation formelle qui s'opère d'emblée. Autrement dit, une activité artistique garde, dans ton cas, d'abord un caractère très multiforme, quitte à ce que cela se cristallise un peu plus tard vers un corpus d'œuvres plus directement reliées les unes aux autres. Est-ce que tu verrais les choses un peu comme cela ? Et si oui, comment verrais-tu tes relations avec le mouvement Fluxus, qui a de la même façon insisté sur la primauté de l'activité créative par rapport au formalisme des autres mouvements artistiques ?

un mètre carré de toile brut avec 212 baisers volés [de Fabrice Hybert]

2001 | 2 photographies en couleur contrecollées sur dibond & rouge-à-lèvres sur toile | chaque élément 100 x 100 cm

DMC: C'est une question très pertinente. La réponse est 'oui', mais mes explications sont compliquées. Par exemple, dans le contexte d'une exposition, j'ai du mal à percevoir mes œuvres en tant qu'œuvres. Je les appelle des 'éléments'. Pour moi, cela suggère une multiplicité de sens possibles. Ils peuvent êtres installés ou arrangés selon des configurations différentes. C'est de cette manière que Douglas Gordon m'a influencé pendant mon séjour à la Glasgow School of Art. Je me souviens de la conversation. Il m'a dit que la forme de ses œuvres n'était jamais fixe, qu'elle change presque chaque fois qu'elles sont exposées. C'est peut-être davantage vrai pour un 'artiste-video', mais l'idée d'une idée qui change formellement tout le temps m'intéresse vraiment.

à première vue, la pièce Un mètre carré de rouge à lèvres de Fabrice Hybert est une pièce de forme fixe. Mais en fait sa forme change chaque fois qu'elle est exposée, le Frac des Pays de la Loire, où elle est conservée, réactive la surface en appliquant une nouvelle couche de 'lipstick'. Dans quelques millénaires [!] quand les gens regarderont cette pièce ils seront un peu perdus. Devant leurs yeux, ils verront un mètre cube de 'rouge à lèvres, et ils demanderont pourquoi le titre parle de surface. En fait c'est quand Jean-Michel Jagot m'a raconté le processus de réactivation que l'idée de 'voler les baisers' est devenue 'concrète'.

Mes relations avec Fluxus ? Cela va faire rire mon beau-père ! Il est toujours en train de m'expliquer comment mon travail est Fluxus. Mais Fluxus est un des mouvements du XXe siècle que je connais et que je comprends le moins bien. Peut-être parce qu'il est par nature si flou. Néanmoins je suis sûr qu'il a raison. Fluxus a toujours captivé mon attention - et maintenant plus que jamais. Souvent je me trouve renvoyé à Robert Filliou. J'ai découvert pas mal de choses sur ma propre pratique en réfléchissant sur sa déclaration "l'art est la chose qui rend la vie plus intéressante que l'art".

DMC: Salut Robert, juste un petit mot pour dire que je suis là. Je serai connecté toute là journée et je vais actualiser mon courrier chaque demi-heure. à bientôt.

RF: Il faudrait qu'on garde un ou deux de ces échanges vides, celui-là aussi d'ailleurs, garde le comme un intertitre, d'accord ?

DMC: OK, d'accord.

RF: Sans se fixer sur Fluxus ou un autre mouvement, ne s'agit-il pas d'une méthode de création qui est moins une création ex nihilo toute faite, mais qui consiste à se brancher sur des flux, sur des choses qui sont en train de se passer ? Ceci amène à une autre question: en disant cela on peut créer le malentendu que le lecteur pense qu'on parle d'un "art branché", d'un art qui spécule avec des clichés de la mode, de la culture populaire, ou de l'air du temps. Or, Il me semble que ton "activité" vise juste le contraire, elle vise à rendre un individu [toi d'abord et le spectateur ensuite] un peu indépendant d'un monde dominé par l'industrie culturelle -dans ce domaine, "un peu" c'est déjà beaucoup.

Autre question : Ton grand-père te parle dans quelle langue le mien parlait allemand, mais sa langue maternelle avait été le serbo-croate, qu'il a ensuite renié.

DMC: J'aime beaucoup les choses qui bougent, qui changent. Je m'intéresse aussi à ce qui est contradictoire. Même moi je suis contradictoire. C'est parce que je suis toujours en train de réfléchir sur mon activité que mon attitude change. Ainsi ce que j'ai dit cette semaine probablement ne sera pas la même chose la semaine prochaine. Et ce que je fais ... sera sans doute autre chose aussi. C'est vrai que je m'intéresse vraiment à l'art en tant qu'art. Mais pas forcément plus quà d'autres formes de culture : Pamela Anderson, Princess Diana, The Spice Girls, Mac Donald's, Burger King, Nottingham Forest [mon équipe de foot], Anabelle [ma copine], ma mère, mon père, Tony Blair...

Est-ce que tu connais le texte écrit par Claes Oldenburg "Je suis pour un art ..." ?. J'adore ce texte. J'essaie d'être ouvert, d'être prêt à répondre à n'importe quel phénomène ou idée qui arrive.

Mon grand-père ? J'en ai connu seulement un. Et lui était du côté anglais de la famille. Il a eu les 'capacités linguistiques' de l'anglais moyen. Mon père par contre parle 5 langues, je crois. Il vient de Hong Kong. Il parle cantonais, mandarin, anglais, japonais, et si je ne me trompe pas une sorte d'indo-malaisien. Du coup, je n'ai pas été élevé bilingue ou même trilingue. J'ai interrogé ma mère sur ce sujet une fois. Elle m'a dit que dans les années soixante il y avait une théorie de l'éducation qui disait que les enfants bilingues apprennent moins vite que les enfants qui ne parlent qu'une langue. Et voilà –dommage !

RF: Est-ce que tu as toujours voulu devenir artiste ? Je te demande cela puisque tu as un côté adolescent, croyant, rêveur presque -dans un bon sens - dans ton travail ; tu as gardé la fraîcheur des adolescents qui décident de devenir artiste, cela donne cette fraîcheur à ton travail. Et l'autre question : est-ce que tu as une idée de ce que l'art pourrait être, ou comment il pourrait se transformer pendant ces prochaines années, voire dans le nouveau siècle ? Sais-tu aujourd'hui, même d'une manière diffuse, quel art tu feras en 2022 quand tu auras par exemple une rétrospective dans un musée qui va entreprendre de faire restaurer les œuvres que tu conçois actuellement pour le Frac des Pays de la Loire ?

DMC: Peut-être au niveau de mon subconscient mais ma démarche montre une autre histoire. En fait quand j'étais lycéen en Angleterre mes spécialisations étaient maths, physiques et chimie. Puis un matin j'ai eu un coup d'inspiration et je me suis dit : je veux aller à l'école des beaux-arts. Quand je suis arrivé à la Glasgow School of Art, il y avait un sorte d'idée courante selon laquelle on est un artiste dès qu'on décide de faire l'art tout le temps, c'est-à-dire dès que l'on s'inscrit aux Beaux-Arts. Alors j'étais là, à ce moment fort, un peu plus jeune que Douglas Gordon, Christine Borland, Ross Sinclair et Roddy Buchanan, mais dans la même année que Jonathan Monk et David Shrigley. Depuis ce temps, on pense qu'on est toujours artiste et que ce que tout que l'on fait est de l'art.

Mais il ne faut pas oublier que pour nous le fait d'être artiste, nous ammène à nous interroger sur l'art. C'est-à-dire qu'on est toujours [hier, aujourd'hui et demain] en train d'aborder "les grandes questions", les questions qu'on a commencé à se poser quand on était adolescent. C'est un esprit que j'espère ne jamais oublier.

à cause de cela, je n'ai aucune idée de ce que l'art pourrait être ni de ce que je ferai comme art dans vingt ans. Je crois que si je savais cela, je serai déjà mort en tant qu'artiste. La chose la plus importante pour moi est de garder la possibilité de m'étonner, d'aller dans les directions innatendues. Anabelle exerce une très bonne influence sur moi. Quand elle pense que ce que je fais est ennuyeux ou statique, elle me pousse toujours où je ne veux pas aller. Elle est géniale.

En ce moment je viens d'exposer la 57ème toile que j'ai produite depuis noël ! Les quatre dernières sont énormes : elles font presque deux mètres par deux mètres. Elles sont intitulées les "Points de référence non spécifiques [Tentatives à achever la pureté ratée]î". Je les regarde et je ne peux pas croire que c'est moi qui les ai produites. Mais c'est ma capacité à m'étonner, qui me fait respirer, qui me fait vivre.

En 2022 ? La grande rétrospective ? Au moins, ce que je peux dire c'est que j'espère qu'ils devront construire beaucoup de faux murs, à cause de tous les changements de direction que ma démarche a pris pendant toutes ces années. Je crois qu'on arrive bientôt à la fin pour ce catalogue. Cela me rend triste parce que c'est un vrai plaisir pour moi de travailler comme ça. J'espère que nous pourrons continuer plus tard. Mais s'il te plait, le dernier mot est pour toi.]

RF: Ceci me ramène à une lecture que l'on peut avoir avec l'actuelle exposition consacrée au Surréalisme à Beaubourg. Soit on y voit une succession de tableaux de chevalet, comme les organisateurs l'ont fait, soit on y privilégie le fait que les artistes qui ont pris part au Surréalisme ont tous manifesté un culte immodéré pour la liberté artistique. C'est ce dernier aspect que je retiendrai également de notre entretien.