Post Gods
[publié dans la Revue Fusées 14, 2008]
DMC : vocals, Emmanuel Hubaut : bass, Sylvain Beorchia : guitar, Cdrc Lchrz : drums. Concert 26 mai 2007 20h 30, Wharf centre d'art contemporain de Basse-Normandie
Part 1 : 20 mai 2007
À l'origine, la flânerie de David Michael Clarke (DMC) dans les rues de Stockholm (Suède) à la recherche d'une image que le hasard de la ville aura fabriquée et à partir de laquelle pourrait advenir une oeuvre conceptuelle et romantique, à l'instar de ses photographies de couples d'objets et de gens : pairs of pairs (people and things) 2006. Cette flânerie le conduit du côté de la firme Ericsson, précisément devant la porte d'un bureau. Au-dessus, une enseigne : « ERICSSON. POST GODS ». En bas à droite un petit panneau qui reprend les mots GODS et POST. Bien évidemment pour l'anglophone et l'artiste conceptuel qu'il est ces mots semblent tomber du ciel ! Post comme post modernisme, Gods pour Dieux. Encore mieux, « après les Dieux » et nous voici aux portes de Nietzsche !

La langue a ici la part belle. Les mots se transforment, circulent aux grès des acquis de chacun. Ces mots, qui en suédois signifient simplement « bureaux des biens », sont récupérés non seulement par la langue anglophone mais aussi par le vocabulaire artistique et les concepts issus de la philosophie. DMC opère un déplacement linguistique dans la lignée du projet
On Translation de Muntadas, qui retrace le parcours d'une phrase traduite successivement dans de multiples langues jusqu'au déplacement de sa signification. Plus encore, non satisfait de s'en tenir à l'approche conceptuelle et philosophique des mots
Post Gods, la sonorité ainsi que le visuel de cette appellation mènent tout droit DMC vers un autre univers, celui de la musique, du rock, du post punk.
De retour en France, il écrit des chansons, cherche des musiciens en vue de créer son groupe de rock :
Post Gods est né. Constituer un groupe de rock davantage comme la représentation d'un groupe de rock, comme une image, une enseigne, celle de Post Gods mise en exergue par Ericsson. Créer un groupe comme un leurre, une idée, une icône, la trace d'une disparition à venir. Un groupe qui inclut sa propre mort. Partir d'une image, ce qu'elle dit et évoque comme symbole. La déplacer, la re-spatialiser dans un espace-temps autre. Faire de ce groupe de rock une sculpture conceptuelle. Pour cela, DMC s'entoure de musiciens au parcours atypique :


Emmanuelle Hubaut des LTNO, Dead Sexy Inc, Les Tétines Noires, chanteur et musicien de rock qui pratique le décalage, le remix, met récemment un pied (c'est le cas de le dire) dans l'art contemporain en photographiant des pieds d'hommes dans des chaussures de femmes ; co-réalise avec Stéphane Hervé un road-movie aux Etats-Unis peu avant la réélection de Georges Bush incluant une BO des Dead Sexy Inc, se produit devant ce film dans des lieux d'art contemporain. Cdrc Lchrz, initiateur du centre de recherche du signe du son et du sens (crsss), organe conceptuel par excellence qui n'a de cesse de tester, compromettre, créer des systèmes qui interrogent les stratégies existantes entre émetteur et récepteur ; co-fondateur du groupe TCHXX dont il est le batteur, autre espace d'improvisation de sons proche du free jazz. Là encore, un va-et-vient s'opère entre l'art et le son, une non reconnaissance d'une quelconque frontière, le son devenant alors matière, métalangage. À la guitare pour
Post Gods, Sylvain Beorchia, membre du groupe 2tokiislands, compose une musique électronique aux sources de la musique d'ambiance et répétitive, en cela proche aussi d'un univers conceptuel.
Réunis à Hérouville-Saint-Clair (France) à l'invitation du Wharf centre d'art contemporain de Basse-Normandie, les morceaux naissent au fil des sessions, une première en décembre 2006, une deuxième en avril 2007 avant le concert le 26 mai dans le même lieu. Si DMC reste maître du jeu et leader du groupe, ayant écrit la plupart des chansons, il n'en demeure pas moins que l'existence du groupe est scellée à la rencontre improbable de ses membres qui va produire la touche musicale. D'autant plus improbable, puisqu' au-delà d'accepter de jouer ensemble, il aura fallu à ces membres adhérer au projet artistique de DMC : un groupe de rock comme oeuvre d'art, de fait conceptuelle mais romantique dans ce qu'elle dégage de charge symbolique. Un groupe comme fiction, un jeu de rôle pour chacun ou chacun dans son propre rôle. Le profil romantique de DMC pour le coup colle plutôt bien à la figure d'un leader de rock.

On pourrait bien sûr pensait aux Doors, au Velvet Underground et sa filiation avec le monde de l'art, ses rapports très étroits avec Andy Warhol. Devenir une star comme le préconisait ce dernier « Dans l'avenir, tout le monde sera une star pendant quinze minute ». Rythme, résurgence du velvet, balades, autant de clichés propres au rock, son histoire, jalonnent les morceaux de
Post Gods. Le contenu : amour, sexe, fric, voiture, premier émoi, première souffrance, éléments biographiques… en sommes le florilège de la vie récurrent à cette histoire de la musique. Le projet ne serait pas complet si
Post Gods ne figurait pas sur le site internet incontournable des groupes indépendants qui souhaitent faire connaître leur musique autrement qu'en passant par les majors, j'ai cité www.myspace.com. À ceci près que « myspace » est devenu lui-même un marché très important et semble s'éloigner de son objectif premier pour s'étendre à d'autres objets de communication. Mais, la boucle est bouclée pour DMC…
Reste le concert : se mettre dans la peau et l'esprit d'un rockeur, chanteur et leader d'un groupe. Quelle sera la réception d'une telle expérience ? L'idée est belle, excitante, devient absurde de la concrétiser. Pour qui, pour quoi ? N'être ni dans la performance artistique, ni dans un concert. Dès lors où situer l'oeuvre, dans le concept ou sa matérialité [chansons, groupe, répétitions, concert dans un centre d'art] ? Comment définir cet objet et son objet ? Là est peut-être tout l'enjeu, sa perte, le retour à l'anti-art punk, mais néanmoins cadré dans une époque dite et redite à n'en plus finir post-moderniste, post-historique, post, post, post,
Post Gods !
L'identité hybride de Post Gods en tant qu'oeuvre alimente la démarche de DMC : s'afficher dans une filiation de l'art conceptuel, tout en y insufflant une part de vie, de romantisme et d'intimité. Jouer avec les clichés d'un art mettant à distance la subjectivité, l'émoi et les clichés de la vie, surtout quand ils touchent à l'amour. [« L'art est art – en tant qu'art », Ad Reinhardt, 1962 ; « Love is Love as Love », David Michael Clarke, 2006]. Avec
Post Gods, il rejoint et reprend l'histoire des liens de Dan Graham, Tony Oursler, Laurence Wiener avec le rock, comme une transposition actuelle, réelle et plastique de ces liens. Enfin avec
Post Gods, DMC envisage le rock comme un mythe, une icône, un instant comme un signe, un cliché à activer, mais jusqu'où?
La touche finale du projet : le concert samedi 26 mai 2007 20h30 au Wharf, centre d'art contemporain de Basse-Normandie, Hérouville-Saint-Clair, un lieu peu convenu pour un concert entretenant l'ambiguïté du statut de ce groupe de rock en tant qu'oeuvre. À ce moment précis l'artiste ira au-delà du concept. Il entrera dans sa propre représentation, ne posera pas seulement l'idée mais l'incarnera. Une incarnation digne de l'approche religieuse du rock soulevée par Dan Graham dans
Rock My Religion.
DMC se laissera-t-il prendre à l'incarnation de
Post Gods ?
Part 2 : 26 mai 2007
Post Gods se produit au Wharf, centre d'art contemporain de Basse-Normandie. Premier concert du groupe, première et ultime tentative si l'on s'en tient à l'énoncé de ce groupe en tant que sculpture conceptuelle. Au même titre que les répétitions, le concert est un élément productif de l'oeuvre, au service de l'idée conceptuelle de créer un groupe. Mais, à suivre… On ne sait si le leader et concepteur de l'oeuvre, DMC ne se laissera pas emporter par l'incarnation du groupe au détriment de son idée, et en ce cas dans quelle mesure les autres membres impliqués dans cette aventure d'un moment ne discuterons pas la validité de continuer.

Le concert est là. Deux situations s'imposent au spectateur. Soit il est ignorant des activités artistiques de DMC, alors spectateur naïf devant une oeuvre dont il ne connaît ni le contexte, ni l'objet, sauf à ce que le groupe se produise dans un centre d'art contemporain, détail ne pouvant passer inaperçu et au contraire orienter sa perception. Soit, c'est mon cas, le spectateur a connaissance du groupe, de son histoire, et attend le concert comme un élément supplémentaire à l'expérience
Post Gods. Pour autant cette dernière supposition se trouve contredite par l'événement lui-même, le concert. Le temps du concert ne fut autre que le temps de ce concert et de ce qu'induit ce type d'événement : l'attente, l'excitation, l'observation, l'écoute. Un flot de subjectivité, de sensation anéantit tout recul quant à la destinée de ce groupe en tant que sculpture conceptuelle. Et cela bouscula même un temps l'hypothèse préalablement établie chez moi du concert comme dernier élément constitutif de l'oeuvre. Un temps seulement puisque passé l'événement, son achèvement signifiait l'existence de l'oeuvre
Post Gods.

Qu'en fut-il de ce concert ? Une composition scénique, sorte de tableau vivant : DMC, vocals, au premier plan ; derrière lui, Cdrc Lchrz, drums ; sur sa gauche, Sylvain Beorchia, guitar, enfin sur sa droite, Emmanuelle Hubaut, bass. En fond, légèrement sur la gauche, une vidéoprojection du nom instigateur du groupe :
Post Gods, signe visuel conçu par Cdrc Lchrz (crsss), 5ème élément sinon l'unique, aux fondements de l'oeuvre. Six morceaux se succèdent, le public joue le jeu, est conquis, siffle, applaudit ce groupe aux allures pop zen expérimental. Le batteur fait des variantes, improvise, se déplace, le guitariste est enfermé sur lui-même, bouge à peine, le bassiste s'apprête à s'envoler, puis se frêne aux rythmes de la musique. DMC, chanteur/leader s'affirme au fil des morceaux pour sublimer son rôle en criant God is Dead! Fin. Applaudissements. Aucun rappel. Des réactions mitigées: les connaisseurs de pop rock polémiquent sur le niveau musical, «tout cela est bien gentil» quand d'autres contrent du fait qu'il s'agit d'une oeuvre conceptuelle, donc on se fiche de la qualité des chansons, nous sommes dans l'expérience d'une oeuvre dans un centre d'art! Après le temps du concert, vient celui du recul et de la nécessaire re-contextualisation de cet événement. Tout ici n'est que jeu, représentation, composition, « fruit d'une longue expérience » pour reprendre le titre d'une oeuvre quelque peu cynique de Max Ernst sur l'idée – là aussi - du tableau !

Avec cette oeuvre, DMC ne fait que continuer de questionner l'art et ses systèmes tautologiques, en l'occurrence ce qu'est
Post Gods en tant qu'objet, système de représentation. À l'instar de Joseph Kosuth qui établit sur un même plan le rapport incontournable entre un objet - l'oeuvre la plus connue
One and Three Chairs [1965] - sa représentation en image, sa définition par les mots ; DMC pose ici le groupe de rock
Post Gods dans ce qu'il le définit et l'identifie : le nom du groupe, son image (photo, pochette d'album visible sur myspace.com), enfin sa représentation. Donc l'objet et sa représentation, l'oeuvre dans sa constitution et représentation. Mais aussi être en représentation, donner une représentation. Questionner avec cette oeuvre les modes actuels de communication, le factice qui s'immisce dans le réel, jusqu'où le média, quel que soit le support [TV, radio, industrie du disque, internet…], s'imbrique dans nos vies, crée un va-et-vient constant entre fiction, réalité. La représentation à mon sens se situe comme un interstice entre la fiction et la réalité. Qui dans son quotidien n'est pas amené à être dans un rôle, incarner un rôle pour les besoins de son job? À quel moment l'individu aujourd'hui peut tendre à un espace de vérité qui lui soit propre entouré d'images, de sons, de séries TV auxquelles il devient addict, ou même plongé dans des livres qui vont le nourrir ?
« Nous ne voyons pas (…) la “ réalité ” telle qu' ”elle ” est mais telle que sont nos langages. Et nos langages sont nos médias. Nos médias sont nos métaphores. Et nos métaphores sont le contenu de notre réalité. » -1

Comment faire la part des choses dans cette représentation qui vacille de la réalité à la fiction sauf à concevoir l'image, le média comme un nouvel espace de réalité. Autre langage, autre média inclus dans la sphère
Post Gods, son existence sur Myspace. Cette page internet maintient dans une survivance le groupe, qui n'existe pas ou plus, par des photos, un texte et «des amis», principe même de Myspace. On peut se demander quelle est la légitimité du groupe à se maintenir sur Myspace après le concert. Se maintenir signifierait-il déplacer l'oeuvre
Post Gods dans le champ actif d'un groupe de rock et en ce cas ne plus poser la réflexion de la représentation de cet objet comme signe qui s'achevait avec le concert ? Le groupe incarnerait-il alors sa propre fiction?
Le champ d'action de Myspace, à l'origine destiné aux groupes de musique, a lui aussi mué, devenu un véritable carrefour internet où se croisent autant de disciplines et d'individualités, à commencer par des artistes plasticiens. DMC joue de ses chassés-croisés des genres, laisse la page
www.myspace.com/postgods dans un état végétatif, telle une sculpture hybride, entretenant l'ambiguïté de l'objet même de
Post Gods. Ne perdons pas de vue que ce qui fonda le groupe relève moins de l'expérience musicale quelque peu fébrile que d'une idée partie des mots «
Post Gods» qui aboutit à un groupe de rock comme oeuvre par une simple pirouette polysémique.
DMC installe le groupe, son image sur une crête, flirte avec les techniques de markéting de l'industrie culturelle, impose de fait une ambiguïté qui ira jusqu'à créer la discorde dans le groupe… étape incontournable à la vie d'un groupe de rock! DMC va jusqu'à mettre en scène le groupe autrement que sur une scène : il conçoit une exposition dans une galerie d'art contemporain d'Edimbourg, produit les éléments de la mémoire du groupe : tee-shirts, affiches, pins reprenant le logo anglais de protection des mineurs dans les médias, comme pour nous alerter de l'éventuel danger à croire en
Post Gods comme groupe réel. Enfin le site internet
www.postgods.net clos le chapitre de cette romance rock'n roll qui n'a que trop duré! Au-delà des produits dérivés du groupe, le site abrite l'histoire du groupe, les constituants de l'oeuvre achevée.

Au final, DMC, à partir d'un signe dans la rue, a construit ce groupe comme une sculpture, morceau par morceau, ajoutant au fur et à mesure les données propres à un groupe de rock tout en le maintenant sur la frontière fragile de l'art, de sa représentation.
Post Gods réunit la réalité d'une sculpture d'un groupe et l'illusion un instant de l'avoir incarné … En cela
Post Gods paraît plus romantique que jamais!
Anne Cartel, 11 août 2007.
[1] Neil Postman cité par Anne Sauvageot, Sophie Calle. L'oeart caméléon, Paris, PUF, 2007, pp. 159-160.