En 2009, J'ai été invité à participer à 'l'art dans les jardins', une petite manifestation de ma ville. Chaque artiste devais développer un travail in situ dans un jardin de particulier. J'ai choisi de travailler avec Annick Philiponet, qui est professeur de français dans un lycée local. Annick a créé un jardin 'litteraire' avec de nombreux rosiers qui portent des noms de grands écrivains comme Shakespeare, Colette et même Pierre de Ronsard.
Je n'ai pas voulu faire une sculpture à regarder, mais j'ai plutôt recherché une façon d'intervenir dans son jardin de la même manière litteraire, j'ai ainsi décidé de créer une cabane pour Jean Genet.
On m'a dit que Jean Genet avait été incarcéré à Fontevraud. Il a suffit d'un seul coup de fil pour me prouver que j'en savais plus sur le mythe que sur la réalité. Donc mon idée d'origine, qui étais de reconstuire la cellule de Genet comme abris de jardin a été rapidement abandonnée. Le conservateur de Fontevraud [maintenant un musée], m'a dit que Genet n'a jamais été envoyé là-bas, malgré le fait qu'un de ses livres suggère le contraire. Il m'a également appris qu'à Fontevraud, il n'y avait que très peu de 'cage à poules', et que la plupart des prisonniers résidaient dans des dortoirs collectifs, et dormaient dans des hammacks.
Il m'a cependant indiqué Mettray, un village dans les environs de Tours, où j'ai pu découvrir une remarquable institution pénitenciaire que Genet à fréquenté durant son adolescence.

Mettray | Lithographie | A. Thierry | 1844
La colonie pénitenciaire de Mettray a été créée par le philanthrope Frédéric-Auguste Demetz et l'architecte Abel Blouet. Grâce à la façon dont le projet a répondu à un certain nombre de problèmes inhérent au système pénal de l'époque, il devint rapidement un modèle international pour la rééducation et la réinsertion de jeunes égarés. D'ailleurs, tout le système britannique de 'Borstal' est basé sur l'institut de Mettray.
La différence fondamentale réside dans l'arrêt de la communication entre les criminels endurcis et les jeunes délinquants. Avant, un jeune homme naïf pouvait être incarcéré pour un délit mineur, mais ressortir avec tout le savoir-faire et le réseau de camarades nécessaire à une vie de crime.
Mettray prenait seulement en charge des garçons ayant moins de 21 ans. L'institut n'avait pas de murs à proprement parler, sinon une enceinte végétale qui entourait la colonie. [L'illustration ci-dessus doit plus au travail de Caspar David Friedrich que de la réalité du paysage de la tourraine]. Les garçons pouvaient y apprendre un large éventail de métiers de l'agriculture, du batiment, ou de la vie maritime [en pleine expansion alors]. On pouvait espérer qu'ils sortent de Mettray 'changés par la terre'.

Mettray | Lithographie | A. Thierry | 1844
Demetz considérait les garçons d'être des 'innocents coupables' qui avaient été délaissés ou même abandonnés par des familles en échec. Avec Blouet, ils élaborèrent un plan urbain de l'institut. Au bout du square ils batirent une église qui avait sans doute la double fonction de lieu de culte et de mirador, qui pourrait représenter au sens litéral, l'omnivoyant oeil de dieu. De chaque côté du square se situent cinq grandes batisses. Elles étaient connu en tant que 'familles' et les garçons en tant que 'frères'. Et ainsi, l'intendant de chaque maison était le 'chef de famille'.

Mettray | Lithographie | A. Thierry | 1844
Les garçons avaient un mode de vie plutôt régimenté et marin, ils devaient installer leur hammack pour la nuit. Au petit matin, les hammacks étaient rangés et des tables étaient dépliées pour le petit déjeuner. Tout fonctionnait tant que le philanthrope Demetz était à la barre, mais au moment où Genet arriva à Mettray, l'institut était réputé pour avoir une discipline plutôt sevère.

Mettray | Lithographie | A. Thierry | 1844
Jean Genet passa une importante partie de sa jeunesse à Mettray. Le cocktail explosif de surveillance et de sexualité devint la source littéraire à l'origine de son oeuvre. Bien que je voulais que ma cabane ressembla à n'importe quel autre abri de jardin, je voulais également faire référence à Mettray. J'ai pu y faire allusion en gardant les éléments de l'architecture nautique [le hammack et la table pliante], et en respectant les proportions de la charpente.

Mettray | Photographie | Anonyme | Date?
Quant à la question de la surveillance [de l'observation, ou même de l'espionnage si vous préférez], j'y ai répondu en créant deux fenêtres en forme de paire de lunettes de soleil. De loin, elles donnent l'impression que la cabane est un crâne qui nous regarde depuis sa position embusquée.

Ray Ban | Publicité | Cutwater | 2008
A l'intérieur de la cabane, on a vraiment l'impression d'être à l'intérieur de la tête d'un géant, regardant à travers ses yeux, comme dans les tableaux de Caspar Wolf du 18eme siècle, ou d'une certaine photographie de Brassai.

La grotte de Saint Beat | Huile sur toile | Caspar Wolf | 1776

Troglodyte grottes à Véteuil | BW Photographie | Brassai | 1935
Afin d'introduire un élément non-maîtrisable à l'oeuvre, et afin d'éviter de patauger dans le marécage de la nostalgie ou de tomber dans le piège de l'illustration, j'ai invité le poête Pierre Giquel à écrire quelquechose à Jean Genet. Son poême a été placé sur la table à la vue de tous.

Pierre Giquel | Photographié à Oxford | 2007
[trad. Clément Lagarde]